LA LETTRE DE SA SAINTETE LE XVIe GYALWA KARMAPA
du 13 août 1978

L'ultime réalité, ce sont les quatres Corps de l'Eveil : les quatre Corps de
Bouddha et les cinq Suprêmes Connaissances. Cette réalité apparaît aux
disciples dont la vision est pure en tant que Corps des Qualités Parfaites
(Sambhogakaya), qui n'est autre que le rayonnement propre au Corps de
Vacuité (Dharmakaya). Les êtres des mondes impurs ne peuvent percevoir cette
réalité que sous la forme du Corps d'Emanation (Nirmanakaya) ; il s'agit des
émanations du Bouddha qui se manifestent, innombrables, sous le pouvoir des
voeux et souhaits antérieurs.

Les Gyalwa Karmapa sont ces émanations, "Les détenteurs de la couronne
de ceux qui déploient l'Activité de tous les Bouddhas" (telle est la signification
littérale du mot Karmapa). Dans la succession de ces incarnations, je suis le
XVIe.

Je m'adresse à toutes les personnes sensées dans le monde, qui ont
emprunté une voie spirituelle, qu'elle soit bouddhiste ou non, et à ceux qui ont

déjà franchi les portes du Dharma du Bouddha, dans les grandes nations
occidentales : les Etats-Unis, le Canada, la France, le Royaume-Uni,
l'Allemagne, le Danemark, la Norvège, la Suède, la Finlande, l'Autriche,
l'Italie, la Suisse, la Grèce, la Hollande, la Belgique, l'Espagne etc...

Dans le monde entier et particulièrement en Amérique du Nord et en
Europe, les hommes et les femmes ont éprouvé dans le passé, endurent
actuellement, et continueront de perpétuer dans le futur des expériences de
souffrance et d'insatisfaction dues aux conflits et rivalités de toutes sortes, parce
qu'ils sont empoisonnés par les émotions du désir, de la haine, de l'ignorance,
de l'orgueil et de la jalousie.

Le Dharma est le seul élixir capable de guérir les passions et leurs
tourments. Le Dharma, et plus particulièrement le Grand Véhicule (Mahayana),
rassemble les enseignements des Soutras ainsi que les enseignements profonds
et ésotériques des Tantras. Ces enseignements sont extrêmement précieux, car
ils nous permettent d'obtenir, en une seule vie et un corps, l'état de Dordjé
Tchang (le Bouddha Primordial), c'est-à-dire l'Insurpassable Eveil. Ce sont des
instructions-clefs particulièrement profondes que le Bouddha (Sakyamouni)
donna à ceux dont les voiles (1) étaient très légers, qui avaient une bonne
compréhension et peu d'orgueil spirituel, des êtres d'une capacité supérieure,
très mûrs par le corps, la parole et l'esprit, naturellement inclinés vers le
Dharma et proches de l'Eveil.

A leur suite, les Grands Accomplis (Mahasiddhas) de l'Inde, sans tenir
compte des dangers qui menaçaient leur vie et leur corps, rapportèrent ce trésor
d'instructions extrêmement profondes des Tantras (père, mère et non-duel) (2),
des Terres Pures d'Orgyen et des lieux secrets (3) de Shambala. Ils pratiquèrent
ces instructions et réalisèrent en une seule vie l'union avec le Bouddha
Primordial, l'état de Dordjé Tchang.

Ils montrèrent ces enseignements aux disciples qualifiés et de nombreux
hommes et femmes de divers pays parvinrent à la Suprême Réalisation, l'au-
delà de la souffrance, de telle sorte que des contrées entières furent vidées (de
toute souffrance). C'est ce que l'on trouve relaté dans l'histoire de Bouddhisme.

Au Tibet, le Pays des Neiges, les enseignements des Soutras et des Tantras
prirent un vaste essor grâce aux traducteurs qui étaient des émanations des
Bouddhas. Surmontant d'innombrables épreuves, ils se rendirent en Inde et
offrirent toutes leurs richesses (de l'or et des joyaux difficilements gagnés), en
requérant les précieuses doctrines des Soutras et des Tantras détenues et
préservées jusqu'alors par les grands érudits (Panditas) et les Grands Accomplis
(Siddhas) indiens. Bis traduisirent ces enseignements du sanscrit avant de les
introduire au Tibet où purent fleurir d'innombrables centres d'écoute, d'étude et
de méditation.

Prenons l'exemple du grand Saint Kagyu qu'est Marpa le traducteur. Il
effectua trois voyages en Inde, pendant lesquels il lui fallut surmonter
d'innombrables difficultés, et il y passa les deux tiers de sa vie. Il se rendit
auprès de nombreux maîtres indiens, érudits et saints, et leur fit la requête de
lui transmettre les préceptes et les instructions d'un océan de Tantras profonds
et secrets : les Tantras pères, tel celui de Gupta Samadja, les Tantras mères, tel
celui de Maha Maya et les Tantras non-duels tel le Kalachakra Tantra. Il obtint
ces enseignements de très nombreux Mahasiddhas érudits dont Naropa et
Màitripa. H les pratiqua lui-même et réalisa en une vie le Suprême Eveil.

Il eut quatre disciples principaux dressés comme "quatre grands piliers"
supportant l'édifice d'un immense développement des enseignements écoutés,
réfléchis et médités. A partir d'eux, et jusqu'à notre époque, "l'océan des Siddhas
de la Lignée Kagyu" ont, comme s'ils avaient voulu remplir le plus élevé des
paradis divins, donné naissance à une lignée innombrable de maîtres ayant
obtenu la stabilité en les deux phases de la méditation et atteint le niveau
supérieur de la Réalisation.

Le moment étant venu pour que s'exaucent les souhaits des Grands
Bodhisattvas, on voit maintenant de nombreux êtres du monde entier, orientaux
et occidentaux, surmonter tous les obstacles culturels et autres, et venir écouter
les enseignements auprès des Lamas de la Lignée, sans que personne ne les y
ait poussés. Malgré les barrières du langage, ils assistent et prennent
respectueusement part aux offices religieux, aux côtés de la sangha, remplis
d'aspiration envers le Dharma.

Si l'on observe ces faits, on en déduit que ces êtres étaient prédestinés à la
compréhension du Grand Véhicule et que leur contact avec le Dharma révèle ces
tendances. C'est en pensant que toutes les causes et les facteurs favorables à
l'implantation du Dharma dans ces pays se trouvaient réunies que j'ai. par deux
fois, parcouru le monde, sans regarder à tous les dérangements que cela pouvait
me causer.

Le "Détenteur de la Connaissance" (Vidya Dhara). Trungpa Rinpoché,
Kunga Tcheu Gyamtso, et Kalou Rinpoché, Rang Djoung Kun Kyab, en
implantant de nombreux centres du Dharma, donnèrent à celui-ci un grand
essor. Trungpa Rinpoché, ayant suivi le Chemin de la Méthode et le Chemin
Libérateur, est quelqu'un qui a obtenu les signes de la Réalisation des deux
phases de la méditation, et Kalou Rinpoché a obtenu la pleine stabilité de ces
pratiques. Le Dharma s'est aussi développé grâce aux Tuikous, émanations des
détenteurs des enseignements Kagyu, transmis en Lignée ininterrompue depuis
le Siddha Milarépa : Akong Rinpoché, Tulkou Chimé et Lama Karma Tinlé
Rinpoché, qui y ont consacré tous leurs moyens. Les fruits de tels efforts, on
les voit dans chaque pays où le Dharma a crû et croît encore.

Afin que le Dharma s'épanouisse pour le bienfait de tous les êtres, j'ai
établi à New-York, aux Etats-Unis, un centre appelé Karma Triyana
Dharmachakra, où résident le Khenpo et un Tuikou, mes représentants, et
plusieurs lamas et moines. La tâche spécifique de ce centre est d'encourager le
développement de toute activité liée au Dhanna, dans tous les centres Kagyu,
aux Etats-Unis et au Canada.

Pour l'Europe, j'ai établi Dhagpo Kagyu Ling, en France. Mon souhait est
que soit édifié dans ce lieu un grand temple où pourront être diffusés les
enseignements Kagyu au plus grand nombre de personnes et un centre de
retraite où ceux qui en ont le souhait pourront pratiquer les Moyens profonds
que sont les Six Yogas de Naropa et le profond Chemin du Grand Symbole
(Mahamoudra). On a aussi fait le projet d'y construire une université (Shédra)
dans laquelle hommes et femmes pourront se consacrer à l'étude des
enseignements.

C'est dans l'espoir que ceci se réalise que j'ai appelé ce lieu Dhagpo Kagyu
Ling, "Le jardin de la Transmission Orale de Gampopa", et que j'y ai laissé un
des plus grands Détenteurs de la Lignée Kagyu : Nénang Pawo Rinpoché, ainsi
que mon représentant. Karma Jigmé Tséwang, le Khenpo Tsultrim Gyamtso,
Lama Guendune Rinpoché et les moines qui les accompagnent. Leur tâche est
de mener à bien la réalisation des projets ci-dessus et de faire se répandre les
enseignements du Dhanna.

Les autorités françaises ont eu la bienvaillance de reconnaître la donation de
la propriété et nous avons pu établir les papiers officiels la légalisant afin que
nous soyons ainsi à l'abri de tout problème dans le futur. Nous pensons que de
ce lieu pourront rayonner la paix et le bonheur pour le temporaire et pour
l'ultime et qu'ils pourront s'étendre à tous les pays ; c'est pourquoi sur la base
de la donation légalisée, nous avons décidé de commencer rapidement la
construction du Temple et du centre de retraite.

Vous tous en Europe, il est important que vous vous mettiez au service de
cette cause avec votre corps, votre parole et votre esprit, afin que se
développent les profonds enseignements Kagyu et que soit assurée la
transmission de la totalité des Instructions du Grand Saint (Siddha) Milarépa.
De mon côté, je forme le souhait que tout puisse excellemment se réaliser et
que chacun en retire bien-être et bonheur pour cette vie et les suivantes ; je suis
prêt à vous guider dans ce sens et à entreprendre tout ce qui sera nécessaire à la
réussite de ce projet

Cette lettre fut écrite à Drémodjong (Sikkim), au monastère-mère des
Kagyupas, le siège de "l'Activité Eveillée des Paradis desquels on ne redescend
pas" : Chié Droup Tcheu Khor Ling (le jardin du Cycle d'Enseignements et de
Pratique du Dhanna), le huitième jour de la sixième lune en l'année mâle placée
sous le signe du cheval et de l'élément terre, c'est-à-dire le 13 Août 1978.
Que s'accroissent toutes les vertus !

Lettre scellée du Sceau des Karmapas.


NOTES
(1) ks trois voiles : le voile subtil de la connaissance, le voile des émotions perturbatrices et le
voile de l'impact laissé en l'esprit par les actions nuisibles.
(2) les Tantras (père, mère et non-duel) : ensemble des enseignements ésotériques du bouddhisme.
Les premiers insistent sur l'aspect dynamique, masculin, de la réalisation : les Moyens Habiles, la
Grande Félicité ; les deuxièmes sur l'aspect féminin qui sous-tend la réalisation, qui en est la
matrice : la Connaissance Transcendante, la Vacuité ; les derniers unissent ces deux aspects.
(3) les lieux secrets : en les temps dégénérés où les vérités métaphysiques doivent être préservées,
celles-ci sont conservées en les lieux secrets inaccessibles aux profanes.


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