Science de l'esprit  

La réincarnation #1
Lama Jigmé Rinpoché

Nul ne saurait échapper à la mort, mais qui peut dire ce qu'il advient ensuite ? Seuls les grands maîtres qui ont une vision de la réalité au-delà des concepts peuvent nous guider dans ce domaine. Ils enseignent que l'esprit se remanifeste sous une forme ou sous une autre, selon lestendances développées par l'individu. Replacée dans le contexte de la loi du karma, de la vérité relative et de la vérité ultime, la réincarnation n'apparaît plus comme une simple croyance mais comme la suite logique d'un processus qu'il faut apprendre à maîtriser.
Lama Jigmé Rinpoché a donné cet enseignement à Dhagpo Kagyu Ling lors de l'avant-dernier week-end de mars 2001. L'enseignement est traduit par Tashi et fait une large place aux questions-réponses, que nous avons intégralement retranscrites.

Avant de commencer l'enseignement, on prend refuge, on développe l'esprit de l'Eveil et on pratique le gourou-yoga. Nous tournons notre esprit vers le Bouddha, le Dharma, le Sangha. Nous pensons que si nous sollicitons cet enseignement, ce n'est pas pour en tirer profit dans un but égoïste, mais afin d'être à même d'amener un maximum d'êtres à l'Eveil. Et pour que cet enseignement et notre pratique de la méditation puissent réellement porter leurs fruits, nous nous ouvrons à la grâce du maître spirituel, de notre lama sans lequel aucun accomplissement n'est possible, La réincarnation peut être interprétée de différentes façons selon la tradition à laquelle on se réfère. Dans le bouddhisme on part du principe que l'esprit, bien qu'il ait une certaine réalité, est dépourvu d'existence intrinsèque. La réincarnation, comme tous les autres phénomènes, appartient donc au domaine de la réalité relative,
c'est-à-dire qu'elle est illusoire et n'a pas de réalité absolue : le phénomène de la réincarnation n'est qu'une manifestation de plus du pouvoir d'illusion de l'esprit.
On aborde là quelque chose d'un peu paradoxal, car parler de réincarnation c'est parler de quelque chose qui transmigre. On comprend très bien que l'enveloppe physique retourne aux éléments qui la composent et qu'elle disparaisse après chaque existence, mais parler de réincarnation suppose que quelque chose de constant transmigre d'un corps à l'autre. Il y a effectivement quelque chose, que l'on peut appeler "principe conscient", qui a une certaine pérennité et qui passe d'une existence à l'autre; mais tout ce que nous appelons "esprit", et qui représente en fait les attributs du principe conscient, n'a pas de permanence et disparaît au même titre que l'enveloppe physique.
Ce passage d'une existence à l'autre appelé réincarnation, et qu'il vaudrait peut-être mieux nommer transmigration, et encore, a pour base l'existence du principe conscient qui n'est qu'un aspect limité de ce que l'on nomme alaya vijnana, la conscience-base-de-tout. C'est un niveau encore plus essentiel que ce qu'on pourrait appeler "la conscience individuelle", au sens de moi-je.
Ceci posé, il n'empêche qu'on se réincarne. Parler de réalité illusoire est très bien, mais lorsqu'un "individu meurt, la réalité qui existait autour de lui ne cesse pas brutalement d'exister. En mourant, si j'ai une maison, je la laisse à mes héritiers et elle continue d'exister. C'est un peu contradictoire... D'un côté, on dit : "Les phénomènes relatifs n'ont pas d'existence propre, ce sont des productions de l'esprit de ceux qui les perçoivent, ils sont fonction du mode de perception, etc.", et d'un autre côté, tout ce que je vois, c'est que la réalité est permanente.
En fait, ce n'est pas contradictoire. Ce qui fait que le monde qui nous entoure nous apparaît permanent et qu'on peut le retrouver d'une existence à l'autre, même si l'on ne s'en souvient pas, c'est une des composantes de notre esprit : le karma de perception. Tous les êtres dans le cycle des existences se manifestent à un niveau de réalité qui est relatif : ce n'est pas la réalité unique, permanente, ultime. Tous les êtres évoluent dans un monde qui est constamment changeant et les changements de ce monde sont fonction de l'esprit de ces êtres : c'est nous qui modelons la réalité extérieure. Il se passe que de nombreux êtres ont en commun une certaine perception du monde et maintiennent en commun une illusion qui a toute les apparences d'une réalité. Nous autres, êtres humains, voyons la réalité d'une certaine façon : d'une manière générale, nous vivons tous dans une réalité que nous entretenons du fait de notre karma commun de perception. Ceci est valable pour nous, êtres humains, mais aussi pour d'autres classes d'êtres.
C'est la raison pour laquelle il est enseigné qu'existent différentes classes d'êtres et que le fait de se manifester dans l'une ou l'autre de ces classes dépend essentiellement du karma accumulé par chacun. Au moment de la mort, il y a résorption de tous les éléments de notre esprit |jusqu'au niveau de la| conscience base de tout. Il est| important de le savoir, car à ce niveau-là n'existent plus les attributs de l'esprit, compréhension, intelligence, volonté, organes et consciences sensoriels. Seule persistera la trace, la polarisation laissée dans notre conscience par ce que nous aurons développé intérieurement, c'est-à-dire ce que nous aurons fait de notre esprit. C'est comme un germe ou un cristal dans une solution prête à cristalliser, et cela conditionne la façon dont, à partir de Yaîaya vijnana, ressurgira un esprit avec tous les attributs. De ce qu'on aura mis en germe dépendra la façon dont l'esprit se remanifestera. On dit qu'il y a six classes d'êtres; si l'on a abondamment développé la colère, on renaîtra dans les états d'existence infernaux; si l'on a développé l'avarice, on renaîtra en tant qu'esprit avide, etc. C'est ce qui est dit, par exemple, dans la méditation de Tchenrézi.

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