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La
réincarnation #2
Lama Jigmé Rinpoché
Ceci est vrai
et indéniable, mais il faut se garder des interprétations
hâtives et ne pas le prendre comme une punition divine;
"Si tu n'as pas été sage, on te mettra dans
un endroit
désagréable." Ce n'est pas cela du tout. Si
l'on peut parler des classes d'êtres, c'est parce qu'effectivement,
si je me laisse aller à la haine, je développerai
de telles tendances en mon esprit qu'elles conditionneront ma
remanifestation sous une forme essentiellement guidée par
la violence, la souffrance, etc. Ceci est valable d'une manière
négative, comme d'une manière positive.
On peut saisir assez bien certaines choses, qui autrement resteraient
obscures, quand on a compris ce qui précède. Lorsqu'on
parle de réincarnation et qu'on en admet le principe, on
est amené à se poser certaines questions, et en
particulier celle-ci : "Pourquoi ne se souvient-on pas de
ce qui s'est passé avant cette incarnation ?" Bien
que la réincarnation puisse apparaître comme le passage
d'une existence à l'autre, cela n'est pas aussi simple,
car elle suppose non
seulement l'abandon d'une enveloppe physique, mais également
la dissolution d'enveloppes psychiques, d'attributs mentaux et
de consciences, A chaque transmigration il y a réduction
de l'esprit à des éléments essentiels. On
ne prend pas un bloc. Monsieur ou Madame Untel, pour le transporter
d'un corps dans un autre, mais on réduit Monsieur ou Madame
Untel à l'essentiel de sa conscience, à son alaya
vijnandi qui redonnera naissance à un individu. Par contre,
exactement comme la graine d'un arbre redonne un arbre semblable
mais cependant différent, l'individu qui réapparaît
de ce principe conscient porte des caractéristiques communes
à l'incarnation précédente, mais il n'est
pas le même. Il y a cependant une continuité entre
les deux, un courant de conscience ininterrompu, mais cette continuité
ne suppose pas de communication au niveau mental, et il n'y a
donc pas transfert des souvenirs, du moins pas directement. Seules
les tendances très élémentaires sont transférées.
Un des gros
problème qui se pose avec la réincarnation, c'est
qu'il s'agit de quelque chose qu'on démontre relativement
aisément, pour peu qu'on prenne le temps et l'énergie
nécessaires; c'est quelque chose de logique. Et nombre
d'entre nous, convaincus par cette logique ou par la confiance
qu'ils ont en les gens qui affirment que la réincarnation
est un fait, disent : "Oui, oui, la réincarnation
est un fait", voulant dire par là : "II y a de
fortes probabilités pour que la réincarnation ne
soit pas complètement impossible." Pourquoi cette
réserve ? Parce qu'on n'a aucune expérience directe
de la réincarna tion, du moins aucun souvenir direct. Et
comme toute expérience qu'on ne peut pas répéter,
c'est un fait de confiance que d'affirmer la réalité
de la réincarnation : c'est affirmer une croyance. Ce ne
peut être que cela, à cause du voile de l'ignorance,
avidya, le même voile qui nous fait ignorer ce qui se passe
derrière ce mur ou à trois kilomètres d'ici.
Ne pas se souvenir de ce qu'il y avait avant cette existence et
ne pas savoir où l'on va, voilà notre condition.
Nous sommes tous plongés à un degré à
peu près égal dans l'ignorance, celle-ci n'ayant
rien à voir avec notre intelligence : il s'agit de quelque
chose de constitutif. Tel est donc le gros obstacle quand on traite
de la réincarnation ; on peut disserter à son sujet,
faire des suppositions logiques, y croire, mais pas l'expérimenter.
Etant tous différents, nous avons vis-à-vis de ce
genre de réalité des attitudes différentes.
Pour certains, la réincarnation est une chose évidente,
même si elle ne peut ni se voir ni se toucher : ils ont
une confiance naturelle dans la réalité de ce phénomène.
Pour d'autres,
c'est plus difficile et il faut passer par le biais du raisonnement
logique, et le raisonnement logique concernant la réalité
de la réincarnation passe par la constatation de la vacuité
d'existence propre des phénomènes et en particulier
de l'esprit.
Lorsqu'on parle de la vacuité d'existence propre, on pense
tout d'abord que cela signifie que les choses n'existent pas,
alors qu'en fait c'est le contraire. Les phénomènes
qui nous sont accessibles, c'est-à-dire des phénomènes
relatifs, sont tous le résultat de relations entre
plusieurs éléments, au moins deux. Même un
phénomène abstrait comme un concept suppose toujours
son contraire : être, par exemple, suppose non-être;
on ne peut trouver un concept qui existe tout seul. Tous les phénomènes
du monde relatif sont donc composés et peuvent être
décomposés par définition; et tout ce qui
est composé n'existe pas par soi-même. Cela signifie
que tout ce qui est décomposé sera un jour détruit
et n'existera plus. Tel est ce que nous appelons les phénomènes
réels. Et tout le réel pour nous, c'est cela : quelque
chose qui n'existe
pas en fait par soi-même. Par contre, ce qui est au-delà
(car, on a beau dire : " les phénomènes sont
vides, l'esprit est vide", je suis là ! Il y a donc
une base qui existe quelque part, sinon je ne serais pas là!),
ce qui sous-tend cette vérité relative et illusoire,
c'est une réalité infiniment plus vaste qui ne peut
être enfermée dans une caractéristique : elle
est au-delà de toute caractéristique et non composée,
elle est une; et elle est même au-delà du fait d'être
une ou multiple, elle est non caractérisée. C'est
ce qu'on appelle la vacuité. Lorsqu'on parle de
vacuité, on ne parle pas de non-existence, mais de l'existence
absolue. L'intéressant est que notre esprit lui-même
est tissé de cette vacuité, et en y réfléchissant,
on s'aperçoit que c'est normal. Quand on débarrasse
l'esprit de ses attributs, on dit qu'en tant que phénomène
relatif il n'a pas d'existence propre, ce qui est vrai car il
est composé et donc peut être détruit. Mais
pourtant je suis là, et il y a bien quelque chose qui dit
"moi, je". C'est donc sous-tendu par une réalité,
la même que celle des phénomènes : la vacuité.
A ce niveau, il y a une permanence, mais on ne peut plus appelé
cela "mon esprit" ; ce n'est pas lui qui transmigre,
ce ne sont pas les caractéristiques individuelles, mais
le principe conscient qui se trouve au niveau de la réalité
ultime et qu'on nomme Tathagatagarba, la racine de bouddha, ou
alaya vijnana., la conscience-base-de-tout, quand il commence
à se manifester. Et cela permet de comprendre la transmigration.
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