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LA SAGESSE
DANS LA VIE QUOTIDIENNE
Kandro Rinpoché
C'est à
l'occasion dé son deuxième voyage en Europe, le
21 avril 1993, que Kandro Rinpoché donna cette conférence
à Paris, organisée conjointement par l'Institut
Maghada de Nice et Dhagpo Kagyu Ling.
Bonsoir, je
suis très heureuse d'être de nouveau à Paris,
parmi des bouddhistes pratiquants de longue date et donc de très
bons amis.
Le sujet de cette conférence est "La sagesse dans
la vie quotidienne". En y réfléchissant, je
me suis rendue compte que chacun en est conscient. La meilleure
chose à faire consiste certainement à s'asseoir
et à réfléchir afin de savoir si cette sagesse
est véritablement en nous ou si nous en sommes dépourvus.
On dit parfois que la plus grande connaissance se développe
en restant silencieux dans la contemplation, la réflexion
et l'attention. Mais on l'oublie, et cela mérite d'être
dit, lu et appris.
Il faut savoir que nous sommes nés avec toutes les qualités,
pas seulement la sagesse, mais toutes les bonnes qualités
humaines. Il n'est pas nécessaire d'aller les chercher
ailleurs ou d'attendre qu'elles nous soient données par
quelqu'un; en tant qu'êtres humains, nous sommes nés
avec. Mais avec la routine de notre vie quotidienne, nous oublions
ce que nous sommes, et il devient important de méditer
afin de savoir lesquelles de ces qualités sont fortes en
nous et de s'appuyer sur celles-ci pour développer celles
qui le sont moins.
La sagesse n'est pas une qualité que l'on approche seulement
à travers les enseignements bouddhistes; elle est accessible
en tant qu'enseignement humain, du fait qu'il y a des êtres
humains en ce monde. Bien sûr, comme je viens d'une culture
bouddhiste, je ferai référence à cette culture
qui porte le nom de bouddhisme. Bien qu'il soit originaire d'Inde
et se soit tout d'abord répandu en Orient, le bouddhisme
n'est jamais séparé de l'humain et des qualités
humaines.
La sagesse, cette qualité humaine sur laquelle la doctrine
bouddhiste met l'accent, doit être cultivée à
tous les moments de notre vie.
Depuis deux mille cinq cent ans, époque à laquelle
le Bouddha est apparu, on s'aperçoit qu'il y a, non seulement
dans le bouddhisme mais également dans d'autres religions,
une prise de conscience de l'importante contribution des grands
maîtres à ce monde. Mais, en même temps, du
fait de leur faiblesse, les hommes sont toujours divisés
et entrent en conflit à propos de la notion de religion,
de pays, de nation, de race, de culture, ainsi que de beaucoup
d'autres raisons.
Et, dans cet état de division, ils oublient les qualités
fondamentales proclamées par toutes les religions, qu'il
s'agisse de compassion ou de bonté, d'intelligence ou de
sagesse, parce qu'ils abordent ces qualités de manière
intellectuelle et n'utilisent jamais leur cur. La division
a en quelque sorte recouvert toutes ces qualités et, bien
qu'elles soient présentes, nous ne les reconnaissons plus.
Du fait de l'attachement que nous manifestons à l'égard
de notre propre doctrine, de notre propre philosophie, de notre
propre religion, nous pensons qu'elle seule peut nous apporter
ces qualités humaines. Mais ce n'est pas vrai. Et à
cause de la division que nous créons, nous devenons très
égoïstes, en ce sens que nous nous concentrons sur
le développement de notre religion et dissocions ainsi
la vie de la religion.
Si l'on s'assied et réfléchit, on ne peut pas disjoindre
la religion de la vie courante. Notre vie doit avoir une portée
religieuse, de telle manière que les qualités enseignées
par la religion s'appliquent à la vie dans la société.
Si l'on vivait tout seul en ce monde, il serait beaucoup plus
facile de pratiquer la compassion et la patience, et de ne pas
manifester de colère ni d'attachement ! Mais comme nous
devons vivre dans le monde, il faut apprendre à pratiquer
ces qualités. Nous sommes dépendants de l'influence
des autres sur notre vie, et il est plus sage d'adopter la religion
dans nos relations avec autrui. Il est facile, en se retirant
dans une grotte, de pratiquer la compassion ou la sagesse. Mais
quand on-se retrouve dans le monde et qu'on a affaire aux autres,
c'est alors que l'on doit vraiment employer la religion.
Lorsqu'on met en pratique une certaine philosophie, on a tendance
à penser qu'on est désormais différent des
autres et que ce qui se passe dans le monde ne nous concerne plus.
C'est une erreur. Nous devons vivre dans ce monde, nous dépendons
des autres pour notre survie et il faut donc pratiquer toutes
les qualités enseignées par les religions. Nous
ne devons pas nous détourner ou ignorer les responsabilités
que nous avons dans la société.
En comprenant cela, on prend conscience du niveau auquel on se
situe. Moi-même, si je pense que, parce que je suis une
nonne tibétaine, je dois uniquement me préoccuper
de ce que font les nonnes ou les Tibétains, mon attitude
est égocentrique. Ce n'est pas une attitude bouddhiste,
car le bouddhisme signifie sortir de soi et prêter attention
à la satisfaction de tous les êtres vivants. Et si
je pense que seules les nonnes ou seuls les Tibétains sont
des êtres vivants, c'est une erreur et ce n'est pas du tout
la pratique.
Lorsqu'on sait qu'il est nécessaire de développer
ces qualités humaines fondamentales et que l'on n'a pas
besoin pour cela d'appliquer une philosophie spéciale parce
qu'on reconnaît ces qualités comme des qualités
humaines, et lorsqu'on est capable de les appliquer dans sa propre
vie, on met alors en uvre la sagesse au quotidien.
Rien ne peut être accompli en étant seulement sage.
La connaissance ne suffit pas. Si l'on sait et que l'on met en
uvre cette connaissance, on pratique et quelque chose de
positif peut alors apparaître.
On voit ainsi qu'il est important, en tout ce que l'on accomplit,
d'être un bon humain. En ce cas, notre vie suivra deux voies
: nuire à personne et apporter aide à chacun.
Parlons du fait de nuire à personne. Même si cela
semble à priori très facile, une bonne dose de sagesse
est nécessaire, car il convient de savoir à quel
moment on risque de nuire à autrui et s'il est possible
d'agir autrement. Si, à chaque mouvement, à chaque
respiration, à chaque pensée, on n'applique pas
la sagesse consistant à savoir ce que l'on fait et quelle
souffrance on fait subir à un autre être, il est
impossible de pratiquer les qualités humaines.
Si vous observez à chaque instant cette règle de
ne pas nuire à qui que ce soit, alors peu importe qui vous
êtes, peu importe dans quel pays vous vivez, peu importe
à quelle religion vous appartenez, vous pratiquez quelque
chose de positif et cela suffit.
Le deuxième principe est d'aider chaque être. Très
souvent, quand on suit une certaine pratique, on l'entreprend
avec l'intention d'en faire bénéficier les autres,
avec l'intention de devenir un être bon, de devenir quelqu'un
qui soit une source d'inspiration pour les autres et qui leur
apporte une grande aide. Et l'on tombe souvent dans l'erreur d'attendre
trop de soi-même.
Si, en voulant aider les êtres, on essaie de faire quelque
chose qui dépasse ses propres limites, on peut se trouver
confronté dès le début à la frustration.
Là aussi il faut appliquer la sagesse pour reconnaître
ses propres aptitudes, travailler avec, et ensuite peu à
peu essayer de les accroître afin d'aider davantage de personnes.
Nous avons une telle attente de progrès et voulons aller
tellement vite et tellement loin que nous souhaitons être
éveillés avant même d'avoir réalisé
que nous sommes des êtres humains ! Mais l'éveil
ou illumination a sa base dans le fait que nous sommes des êtres
humains, et il ne peut survenir si l'on ne s'appuie pas sur les
autres êtres autour de soi.
Si l'on croit que l'on deviendra quelqu'un d'autre, que l'on changera
d'apparence, de coiffure, de pays, ou de nom, on se trompe. Toutes
les pratiques sont simplement là pour nous rappeler que
nous devons nous améliorer en tant qu'êtres humains
et développer nos qualités humaines. Les vêtements
que portent les moines et les pratiques religieuses que nous accomplissons
sont un rappel constant de la nécessité d'être
bon et de ne rien faire qui puisse nuire.
Vivre dans ce monde, prendre ses responsabilités à
l'égard du monde, avoir conscience des besoins du monde
et de la manière dont nous pouvons y pourvoir est la meilleure
des pratiques. On n'a pas besoin d'être né au Tibet
ou en Amérique pour cela, il suffit d'être ce que
l'on est et de pratiquer. Et si l'on souhaite vraiment être
éveillé et devenir un bouddha, la première
chose à faire est d'aller vers le monde et de travailler
avec lui. Mais cela ne signifie pas que l'on peut faire tout ce
que l'on veut.
Quand on passe sa vie dans la pratique, on apprend à chaque
fois que l'on en sort. Chaque matin au réveil, et chaque
soir avant d'aller dormir, on pratique; entre les deux, on essaye
de pratiquer autant que l'on peut. Mais si, en sortant de l'endroit
où l'on pratique, on éprouve toujours de la colère,
on ne peut toujours pas pardonner aux autres, on est toujours
incapable de cultiver la tolérance et la compassion, je
pense qu'aucun développement n'apparaît.
Toute pratique a pour but de nous transformer, de sorte qu'au
lieu d'accomplir des choses négatives nous agissions positivement.
Ainsi, par comparaison avec moi qui suis nonne, vous qui êtes
dans le monde et travaillez dans le monde avez davantage de possibilités
de parvenir à la sagesse que je n'en ai ! Vous avez plus
d'occasions de pratiquer la patience, et la tolérance,
et de pardonner aux êtres.
Pour développer ces qualités humaines, il n'est
pas nécessaire de s'asseoir en méditation, ni de
choisir un centre, ni d'aller dans un autre pays; cela peut se
faire n'importe où et le mieux c'est au bureau. Personnellement,
je trouve cela très difficile; j'ai donc choisi de devenir
nonne car cela m'aide à me rappeler ! Les vux que
j'ai prononcés, les engagements que j'ai pris me rappellent
qu'il faut que je sois bonne, qu'il faut que je développe
les qualités humaines.
Je n'essaye pas de vous suggérer de devenir moine ou nonne
pour y parvenir, mais je peux vous recommander de garder chez
vous ou au bureau quelque chose qui vous serve de rappel, tout
comme pour moi mes vux et ma robe de nonne, et le meilleur
rappel est votre cerveau.
Certains parlent du cerveau, d'autres disent le cur, et
nous, nous parlons d'esprit. L'esprit est le meilleur rappel.
Et la sagesse, c'est de se souvenir de pratiquer ces qualités.
Cependant, comme nous vivons dans un monde très agité,
nous travaillons du matin au soir et avons très peu de
temps pour réfléchir.
C'est la raison pour laquelle instructions, textes, livres, maîtres
et enseignements nous ont été donnés, afin
de nous aider à nous souvenir d'utiliser cette sagesse
en tous les moments de notre vie.
Il ne faut jamais oublier que les personnes qui nous ont transmis
les enseignements étaient aussi des êtres humains,
qui ont travaillé dur et de ce fait ont progressé
jusqu'à parvenir à l'éveil. Ils ont atteint
un niveau plus avancé que le nôtre et peuvent nous
enseigner. Si nous travaillons suffisamment, nous pouvons arriver
au même niveau. Nos chances sont identiques.
Les enseignements les plus profonds du bouddhisme parlent de l'union
de deux qualités, la sagesse et la compassion. Sans ces
deux qualités, il est impossible de s'ouvrir à la
réalisation totale ou éveil. Ces deux qualités
sont présentes en tout être humain depuis sa naissance.
Si on réalise cela, on a alors l'opportunité de
se servir de ces qualités au maximum de leur potentiel.
Pratiquer la compassion, ou la bonté ou l'amour ou la sympathie
pour les autres - ce sont des subdivisions du même mot -
pratiquer la générosité, c'est devenir de
plus en plus conscient et attentif. J'ai vu de nombreuses personnes,
qui voulaient pratiquer la compassion à l'égard
de tous les êtres vivants, abandonner leurs responsabilités
vis-à-vis de leur famille sous prétexte d'aller
ailleurs pratiquer la compassion, oubliant que leurs proches font
partie des êtres vivants.
On voit aussi des personnes qui pratiquent leur vie durant et
veulent observer le pardon à l'égard du monde entier,
mais qui ne réussissent pas à pardonner à
quelqu'un qui leur est très proche. Il faut donc se rendre
compte que si l'on veut pratiquer de façon positive, il
faut le faire à un petit niveau, avec les gens qui nous
sont proches et que l'on connaît, et non avec des personnes
que l'on imagine.
Il faut pratiquer dans le but de parvenir à dépasser
les obstacles que représentent l'ignorance, l'attachement
et la colère. Ce sont les trois plus grands obstacles qui,
de multiples manières, brûlent ou détruisent
les bonnes qualités qui sont en nous. Si les "qualités
négatives" sont plus fortes, elles recouvrent ces
bonnes qualités de telle sorte que nous nous regardons
comme de très mauvais êtres humains ne possédant
aucune bonne qualité, ce qui est faux. Chez les uns,
certaines qualités sont plus fortes, chez d'autres ce sont
de "mauvaisesqualités" qui l'emportent. En tant
qu'être humain, on peut apprendre à équilibrer,
même si l'on n'arrive pas à détruire totalement
les aspects négatifs, et pratiquer les deux principes consistant
à ne pas nuire à autrui et à venir en aide
à tous.
Si l'on regarde de plus près ces "qualités
négatives" d'ignorance, d'aversion, etc., on s'aperçoit
qu'elles sont présentes en tous les êtres.
Très souvent, quand on se rend compte que ce sont les qualités
négatives qu'il faut détruire et qu'il y a tout
un tas de bonnes qualités qu'il faut posséder, on
a tendance à penser que c'est le monde qui a besoin d'être
changé, puisqu'on se considère soi-même comme
quelqu'un de bien.
Toute religion aide surtout la personne elle-même. Il est
en notre pouvoir de nous transformer, il est en notre pouvoir
de nous contrôler en face des émotions négatives,
et nous avons toute capacité de nous engager dans une pratique
bénéfique. Mais il est très difficile de
changer une autre personne. Il est plus sage que chacun travaille
sur soi-même, avant d'espérer que les autres changent.
Il est probable, lorsqu'on est capable de pratiquer de façon
bénéfique, qu'on
réalise que la transformation extérieur que'l'on
croyait nécessaire n'a plus de raison d'être.
Toute philosophie ou toute religion transmet de précieux
enseignements, de très bons conseils, d'excellentes instructions.
C'est à chacun de voir ce qui est source de progrès
et de développement, de prendre cet aspect positif et de
le pratiquer. Il est donc important, plutôt que d'avancer
que l'on appartient à telle secte ou telle religion, de
reconnaître quelles sont les bonnes qualités nécessaires,
de les développer et de les appliquer. C'est de cette application
dont nous avons le plus besoin dans le monde actuellement.
On dit qu'il faut étendre la bonté et la compassion
à tous les êtres vivants, mais notre première
responsabilité se situe vis-à-vis des êtres
qui dépendent de nous et nous entourent. Au fur et à
mesure qu'on développe ces qualités en soi et qu'on
devient plus fort, le nombre d'êtres qu'on peut aider augmente
jusqu'à englober tous les êtres de l'univers.
Il est bon de s'asseoir et de réfléchir, afin de
voir jusqu'à quel point on est capable de pratiquer et
de comprendre ces qualités humaines. On s'examine soigneusement
- que l'on appelle cela prise de conscience ou méditation,
il faut travailler dessus avec l'esprit afin d'établir
si l'on est capable de pratiquer la compassion envers tout le
monde, si l'on est capable de faire confiance à chacun,
si l'on est capable de pardonner à tous. Si l'on parvient
à faire cela, on est sur le
bon chemin, qu'on lui donne le nom de bouddhisme ou de n'importe
quelle autre religion.
II n'est pas question de se trouver des excuses, de répondre
que l'on n'a pas eu le temps de lire tel livre ou que l'on n'a
pas la possibilité de pratiquer telle qualité. On
ne peut pas dire que l'on est trop occupé pour montrer
de la compassion, ni que l'on n'a pas le temps de pardonner. Ce
sont des choses qu'on a le temps de faire à chaque instant
de sa vie si l'on y est attentif et que. l'on travaille dessus.
Dans la mesure où on prend le temps de respirer, dans la
mesure où on prend le temps de voir les gens autour de
soi et de les comprendre, on a le temps de pratiquer ces qualités.
Pratiquer ces qualités en vivant dans le monde, dans sa
propre communauté, dans sa propre société,
c'est cela la religion ou la pratique. Mais s'asseoir dans une
grotte et fixer le néant ne peut provoquer cette prise
de conscience tant que l'esprit ne s'aperçoit pas des nécessités
des êtres vivants.
Si l'on parvient à pratiquer ces qualités dans la
vie quotidienne, c'est excellent. Mais comme ce n'est pas facile,
il faut un soutien. La plupart du temps, au début, on ne
sait pas si l'on possède ou non ces qualités, si
l'on nuit à autrui ou non, et pour cette raison il est
bon de pratiquer la prise de conscience ou l'attention. C'est
cela la méditation.
L'entendre dire n'est pas suffisant. On entend beaucoup de bonnes
paroles mais on oublie ensuite d'y penser le plus souvent. Et
même si l'on y pense, cela reste quelque chose de théorique
que l'on ne met pasdu tout en application dans sa vie. On peut
très bien écouter des enseignements pendant vingt
ans pour, à la fin, dire : "Je n'ai pas assez de réalisation."
Peut-être parce qu'on n'a pas mis ces qualités en
application dans sa vie... Si on les met en pratique, un changement
se produit obligatoirement et on s'ouvre peu à peu aux
autres.
Il s'agit donc d'une pratique de chaque instant. Décider
de développer la compassion pendant les deux prochaines
années n'est pas forcément la bonne solution. Il
faut commencer à pratiquer en considérant le moment
présent : "Maintenant, je pardonne; maintenant, je
manifeste de la compassion." Puis on passe à l'instant
suivant et en pratiquant à chaque instant, petit à
petit, être par être, un jour nous pourrons développer
cela à plus grande échelle.
Il est bon de pratiquer la compassion chez soi tout d'abord. Si
on développe un environnement familial serein et paisible,
on peut étendre l'influence de cette harmonie aux voisins,
puis au quartier, à la ville, au pays et ainsi de suite.
Pour organiser la paix au niveau du monde, il faut commencer par
sa propre demeure et sa propre personne.
Même si l'on aspire à l'éveil et à
la réalisation, il convient de travailler dans le monde.
On a ainsi la possibilité de développer les qualités
d'un être humain; peu importe ce que l'on veut, ce qui est
important c'est ce que l'on fait.
Cette possibilité s'offre à chacun. Ceux qui sont
nés sous la forme humaine sont dotés de qualités
qu'ils peuvent développer. Si l'on cherche à développer
un centaine de qualités en une journée, ce sera
difficile. Il vaut mieux commencer par reconnaître une bonne
qualité et l'utiliser au maximum. Une fois qu'elle est
stable et présente, on peut alors passer à une autre
qualité et effectuer le même travail.
Pour développer ces qualités, il n'est pas nécessaire
de faire exactement ce que je fais, comme il n'est pas nécessaire
que je fasse exactement ce que vous faîtes. Nous sommes
tous des êtres humains et chacun a son propre caractère.
Il faut donc agir et travailler en fonction de son caractère,
de ses préférences, de ses capacités, de
sa force. Nous sommes tous des êtres humains, et de la même
façon que nous voulons être heureux, nous voulons
que tous les êtres humains le soient aussi. Ils n'ont pas
envie de souffrir tout comme nous ne le souhaitons pas nous-mêmes.
Il y aurait davantage de progrès et de paix en ce monde
si chacun commençait par travailler sur lui-même
et développait les qualités humaines fondées
sur la sagesse. Si l'on s'imagine qu'un jour quelqu'un viendra
nous apporter la paix et le bonheur, on risque d'être déçu.
La sagesse est là, présente en chacun de nous. Il
s'agit juste de s'asseoir et de voir comment on peut travailler
à la développer. Quand on a opéré
cette prise de conscience, la sagesse est là.
Il s'agit d'un travail sur soi, d'un travail au niveau de sa propre
sagesse comme j'ai dû travailler au niveau de la mienne.
Et quand on travaille ensemble en se fondant sur la bonté
de base qui consiste à aider tous les êtres vivants,
ces efforts combinés apportent un résultat. Ce serait
un leurre de croire qu'avec sa seule sagesse on a la capacité
de changer le monde. Chaque individu à lui tout seul ne
peut pas changer les choses, mais ensemble, en joignant votre
sagesse à celle de chacun, il existe une véritable
possibilité d'amélioration du monde.
Comment va-t-on trouver cette sagesse ? Dans des livres ? En écoutant
des enregistrements ? En regardant des vidéo ? En écoutant
des maîtres ? C'est à vous de choisir. C'est à
vous de savoir si vous souhaitez méditer et atteindre la
réalisation, si vous souhaitez développer et pratiquer
l'attention. Mais dans tous les cas, il faut avoir conscience
de la présence de cette sagesse en soi et travailler avec
elle du fond du cur.
Certains choisissent de développer cette sagesse en suivant
la voie monastique et en devenant moine ou nonne, d'autres choisissent
de se lancer dans l'activité et de travailler dans le monde.
Ce qui estimportant, quel que soit le cheminement choisi, c'est
de travailler sur cette sagesse en tant qu'être humain.
Si l'on renie son appartenance à l'état humain et
ses responsabilités à l'égard du monde, on
ne peut devenir un bouddha et accéder à la réalisation
car la base fait défaut. Il faut garder à l'esprit
le but qui est que tous les êtres vivants connaissent le
bonheur et soient libres de toute souffrance. On développe
le souhait qu'un jour cela arrive vraiment.
La sagesse qui n'a pas pour but d'agir pour le bienfait de tous
les êtres n'est pas la sagesse.
QUESTIONS / RÉPONSES
- Je voudrais savoir ce que l'on fait au niveau de l'action
quand on a de l'amour-compassion et de la sagesse et que l'on
a en face de soi des fusils. Que fait-on ?
- Lorsqu'on
pointe un fusil sur vous, il est difficile de pratiquer la compassion.
C'est la raison pour laquelle il est nécessaire d'avoir
en même temps de la sagesse. Avec la sagesse, avec la conscience,
il est peut-être possible de pardonner à la personne,
il est peut-être possible de trouver le moyen de la calmer
et de pacifier la situation. C'est cela qui pourra empêcher
la personne qui est en face de vous de vous nuire. La compassion
seule à ce moment-là est insuffisante et il est
nécessaire d'avoir une bonne dose de sagesse.
La meilleure solution est certainement de ne pas attendre d'être
face à un fusil pour pratiquer la sagesse et la compassion.
Le mieux est d'apprendre dès maintenant à les développer
de sorte que, le jour où l'on se retrouve dans une situation
difficile, on est plus fort et plus
à même d'aborder cette situation.
- Par
rapport à la situation actuelle où l'on voit que
l'histoire a tendance à se répéter et où
l'on assiste à des drames en direct, par l'intermédiaire
de la télévision, que peut-on faire ? Je pense à
la situation en Yougoslavie, par exemple.
- Dans ce
cas, j'ai encore de l'espoir, car je sais qu'il y a des gens bons
et qu'il y en a plus que de foncièrement mauvais. Et cela
me laisse espérer qu'un jour le inonde retrouvera la raison.
Jusque-là le plus sage est de travailler sur soi-même,
d'apprendre à développer la
tolérance, la patience et le pardon. Si quelqu'un crée
une situation négative et qu'on en fait autant de son côté,
ce n'est pas une solution...
- Que
pouvez-vous dire de la solitude ?
- La solitude
vient d'une croyance. On naît seul et on meurt seul. Entre
les deux, dans notre monde, on développe de l'attachement
et on a le sentiment qu'on ne peut pas vivre seul. Mais un tel
sentiment de solitude ne peut pas exister quand on développe
de l'amour pour tous les êtres. S'il y a de l'attachement,
ce n'est pas de l'amour.
- Le fait
d'être moine ou nonne, ou d'être laïc, est-ce
une chose écrite à l'avance, est-ce une prédestination
? Et, à ce moment-là, comment peut-on parler de
liberté ?
- Il n'y
a rien d'écrit à l'avance, il n'y a pas de prédestination.
Nous sommes tous sur la même ligne, la course est ouverte
! C'est à celui qui travaillera le plus dur, en tant que
laïc, moine ou nonne, ou peu importe. Chacun a les mêmes
possibilités. Certains ont peut-être
plus de chance que d'autres parce qu'ils sont plus en rapport
avec d'autres personnes et rencontrent davantage d'opportunités
de travail et d'épanouissement des qualités, mais
rien n'est écrit.
- Tout
le monde a les mêmes possibilités, dites-vous. Faites-vous
une différence justement entre les hommes et les femmes
? Les hommes et les femmes ont-ils les mêmes possibilités,
le même chemin, le même rôle ?
- Non, il
n'y a absolument aucune différence, il n'y a pas d'enseignement
qui soit réservé aux hommes ou aux femmes, tout
le monde a les mêmes possibilités, la même
capacité d'aller vers l'épanouissement et l'éveil;
cela est une certitude. Simplement, au niveau de la philosophie
la plus avancée, on considère qu'il y a des types
d'énergie masculin et féminin et que ces types d'énergie
sont associés à certaines qualités. Par exemple,
la compassion est associée à la mère, et
la dimension de clarté est associée à l'énergie
féminine. Mais cela ne veut pas dire que les hommes sont
démunis de ces qualités, puisqu'on tant qu'êtres
humains nous avons toutes les qualités, et en ce qui concerne
la capacité de progresser et d'aller vers l'éveil,
il n'y a pas de différence.
- // est
peut-être plus difficile de pratiquer le non-attachement
dans une société très matérialiste
comme la nôtre que dans un pays comme l'Inde ?
- Non. Il
faut pratiquer le non-attachement où que vous soyez, et
on a plus de chances dans une société matérialiste
davoir loccasion de le pratiquer.
Le non-attachement est un acte qui nes pas accompli par
intérêt purement égoïste. Par contre,
tout acte basé sur votre seul intérêt, sur
votre seul et unique profit, est de l'attachement. Mais le non-attachement
ne signifie pas se désintéresser de tout et fuir
le monde. Le non -attachement est une pratique que l'on doit apprendre
à développer dans le monde, en étant avec
les autres.
- J'ai
noté les paroles d'un mystique chrétien qui dit
: "J'offre mes souffrances pour ces âmes qui vont en
enfer parce qu'il n'y a personne qui se sacrifie pour elles."
Pourriez-vous me dire si vous comprenez cette notion et comment
vous la comprenez ?
- Cela dépend
de ce que l'on entend par enfer. J'aurais plutôt envie de
parler de tous les êtres qui souffrent, parce que parler
des êtres qui sont en enfer, c'est focaliser son attention
sur un seul royaume, un univers spécifique, alors qu'il
y a des êtres qui souffrent partout, qu'ils soient dans
les états infernaux ou ailleurs. Là où il
y a des êtres, il y a de la souffrance, et tant qu'il y
a de la souffrance, il est absolument indispensable de faire quelque
chose. Ce quelque chose viendra de l'intérieur de nous-mêmes
: il faut regarder quelle est notre capacité à accomplir
quelque chose pour eux, pour savoir en quoi on peut aider les
êtres qui souffrent.
- Pour
revenir à la notion d'amour-compassion et de sagesse, ne
pourrait-on pas dire que la compassion est un chemin plus facile
dans la mesure où l'on est entouré de gens qui souffrent
et où l'on" peut donc sentir ce qu'est la compassion,
alors que la sagesse est un ensemble de qualités qui représente
une notion plus abstraite ?
- Qui reconnaît
cette compassion ? Qui travaille sur cette compassion ? Qu'est-ce
qui fait que cette compassion est là et qu'on la ressent
peut-être plus que la sagesse ? C'est la sagesse elle-même.
Si la compassion est véritable et honnête, la sagesse
l'accompagne toujours. C'est la sagesse qui la rend honnête,
c'est la sagesse qui la rend authentique, c'est la sagesse qui
nous la fait ressentir en notre cur.
Si c'est une compassion honnête et véritable, elle
est indissociable de la sagesse.
- Ce travail
que vous nous proposez pour le développement des qualités
de notre être - compassion, amour et sagesse demande un
lent et long travail sur nous-mêmes et auprès des
autres. Croyez-vous qu'en une vie humaine on puisse y arriver
ou pensez-vous que, dans des vies ultérieures, ce travail
de perfectionnement pourra être repris et complété
?
- Cela peut
être accompli en une vie. Mais cela ne nous empêche
pas de souhaiter pouvoir le pratiquer pendant plusieurs vies.
Cela dépend de chacun, de la capacité et de la ferme
intention de chacun de travailler instant après instant
sur ces qualités. L'important est de pratiquer aujourd'hui,
maintenant, tout de suite. C'est donc possible en une vie, mais
si l'on est inquiet et qu'on se dit qu'une vie risque d'être
un peu courte, il y a beaucoup d'autres vies pour tenter sa chance
!
- Comment
peut-on développer ces qualités alors que la peur
habite notre esprit ?
- Cette peur
est un gros obstacle. Il y a beaucoup de personnes qui ont peur
et n'ont pas confiance en elles-mêmes. Mais celui qui s'effraie,
c'est nous-mêe. Notre esprit est souple et si nous
lui apprenons à être fort et à faire face
aux situations, petit à petit cela devient possible. Si
l'on a peur, on aura peut-être peur tout le temps, mais
la seule personne qui peut changer"'cela, c'est nous-même.
Et la solution consiste à devenir plus fort, à travailler
sur cette peur en étant plus fort. Le fait que l'on soit
trop tourné vers le futur est peut-être la cause
de cette peur. Essayez d'être dans le présent, c'est
un bon remède à la peur.
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