LA SAGESSE DANS LA VIE QUOTIDIENNE
Kandro Rinpoché

C'est à l'occasion dé son deuxième voyage en Europe, le 21 avril 1993, que Kandro Rinpoché donna cette conférence à Paris, organisée conjointement par l'Institut Maghada de Nice et Dhagpo Kagyu Ling.

Bonsoir, je suis très heureuse d'être de nouveau à Paris, parmi des bouddhistes pratiquants de longue date et donc de très bons amis.
Le sujet de cette conférence est "La sagesse dans la vie quotidienne". En y réfléchissant, je me suis rendue compte que chacun en est conscient. La meilleure chose à faire consiste certainement à s'asseoir et à réfléchir afin de savoir si cette sagesse est véritablement en nous ou si nous en sommes dépourvus. On dit parfois que la plus grande connaissance se développe en restant silencieux dans la contemplation, la réflexion et l'attention. Mais on l'oublie, et cela mérite d'être dit, lu et appris.
Il faut savoir que nous sommes nés avec toutes les qualités, pas seulement la sagesse, mais toutes les bonnes qualités humaines. Il n'est pas nécessaire d'aller les chercher ailleurs ou d'attendre qu'elles nous soient données par quelqu'un; en tant qu'êtres humains, nous sommes nés avec. Mais avec la routine de notre vie quotidienne, nous oublions ce que nous sommes, et il devient important de méditer afin de savoir lesquelles de ces qualités sont fortes en nous et de s'appuyer sur celles-ci pour développer celles qui le sont moins.
La sagesse n'est pas une qualité que l'on approche seulement à travers les enseignements bouddhistes; elle est accessible en tant qu'enseignement humain, du fait qu'il y a des êtres humains en ce monde. Bien sûr, comme je viens d'une culture bouddhiste, je ferai référence à cette culture qui porte le nom de bouddhisme. Bien qu'il soit originaire d'Inde et se soit tout d'abord répandu en Orient, le bouddhisme n'est jamais séparé de l'humain et des qualités humaines.
La sagesse, cette qualité humaine sur laquelle la doctrine bouddhiste met l'accent, doit être cultivée à tous les moments de notre vie.
Depuis deux mille cinq cent ans, époque à laquelle le Bouddha est apparu, on s'aperçoit qu'il y a, non seulement dans le bouddhisme mais également dans d'autres religions, une prise de conscience de l'importante contribution des grands maîtres à ce monde. Mais, en même temps, du fait de leur faiblesse, les hommes sont toujours divisés et entrent en conflit à propos de la notion de religion, de pays, de nation, de race, de culture, ainsi que de beaucoup d'autres raisons.
Et, dans cet état de division, ils oublient les qualités fondamentales proclamées par toutes les religions, qu'il s'agisse de compassion ou de bonté, d'intelligence ou de sagesse, parce qu'ils abordent ces qualités de manière intellectuelle et n'utilisent jamais leur cœur. La division a en quelque sorte recouvert toutes ces qualités et, bien qu'elles soient présentes, nous ne les reconnaissons plus.
Du fait de l'attachement que nous manifestons à l'égard de notre propre doctrine, de notre propre philosophie, de notre propre religion, nous pensons qu'elle seule peut nous apporter ces qualités humaines. Mais ce n'est pas vrai. Et à cause de la division que nous créons, nous devenons très égoïstes, en ce sens que nous nous concentrons sur le développement de notre religion et dissocions ainsi la vie de la religion.
Si l'on s'assied et réfléchit, on ne peut pas disjoindre la religion de la vie courante. Notre vie doit avoir une portée religieuse, de telle manière que les qualités enseignées par la religion s'appliquent à la vie dans la société.
Si l'on vivait tout seul en ce monde, il serait beaucoup plus facile de pratiquer la compassion et la patience, et de ne pas manifester de colère ni d'attachement ! Mais comme nous devons vivre dans le monde, il faut apprendre à pratiquer ces qualités. Nous sommes dépendants de l'influence des autres sur notre vie, et il est plus sage d'adopter la religion dans nos relations avec autrui. Il est facile, en se retirant dans une grotte, de pratiquer la compassion ou la sagesse. Mais quand on-se retrouve dans le monde et qu'on a affaire aux autres, c'est alors que l'on doit vraiment employer la religion.
Lorsqu'on met en pratique une certaine philosophie, on a tendance à penser qu'on est désormais différent des autres et que ce qui se passe dans le monde ne nous concerne plus. C'est une erreur. Nous devons vivre dans ce monde, nous dépendons des autres pour notre survie et il faut donc pratiquer toutes les qualités enseignées par les religions. Nous ne devons pas nous détourner ou ignorer les responsabilités que nous avons dans la société.
En comprenant cela, on prend conscience du niveau auquel on se situe. Moi-même, si je pense que, parce que je suis une nonne tibétaine, je dois uniquement me préoccuper de ce que font les nonnes ou les Tibétains, mon attitude est égocentrique. Ce n'est pas une attitude bouddhiste, car le bouddhisme signifie sortir de soi et prêter attention à la satisfaction de tous les êtres vivants. Et si je pense que seules les nonnes ou seuls les Tibétains sont des êtres vivants, c'est une erreur et ce n'est pas du tout la pratique.
Lorsqu'on sait qu'il est nécessaire de développer ces qualités humaines fondamentales et que l'on n'a pas besoin pour cela d'appliquer une philosophie spéciale parce qu'on reconnaît ces qualités comme des qualités humaines, et lorsqu'on est capable de les appliquer dans sa propre vie, on met alors en œuvre la sagesse au quotidien.
Rien ne peut être accompli en étant seulement sage. La connaissance ne suffit pas. Si l'on sait et que l'on met en œuvre cette connaissance, on pratique et quelque chose de positif peut alors apparaître.
On voit ainsi qu'il est important, en tout ce que l'on accomplit, d'être un bon humain. En ce cas, notre vie suivra deux voies : nuire à personne et apporter aide à chacun.
Parlons du fait de nuire à personne. Même si cela semble à priori très facile, une bonne dose de sagesse est nécessaire, car il convient de savoir à quel moment on risque de nuire à autrui et s'il est possible d'agir autrement. Si, à chaque mouvement, à chaque respiration, à chaque pensée, on n'applique pas la sagesse consistant à savoir ce que l'on fait et quelle souffrance on fait subir à un autre être, il est impossible de pratiquer les qualités humaines.
Si vous observez à chaque instant cette règle de ne pas nuire à qui que ce soit, alors peu importe qui vous êtes, peu importe dans quel pays vous vivez, peu importe à quelle religion vous appartenez, vous pratiquez quelque chose de positif et cela suffit.
Le deuxième principe est d'aider chaque être. Très souvent, quand on suit une certaine pratique, on l'entreprend avec l'intention d'en faire bénéficier les autres, avec l'intention de devenir un être bon, de devenir quelqu'un qui soit une source d'inspiration pour les autres et qui leur apporte une grande aide. Et l'on tombe souvent dans l'erreur d'attendre trop de soi-même.
Si, en voulant aider les êtres, on essaie de faire quelque chose qui dépasse ses propres limites, on peut se trouver confronté dès le début à la frustration. Là aussi il faut appliquer la sagesse pour reconnaître ses propres aptitudes, travailler avec, et ensuite peu à peu essayer de les accroître afin d'aider davantage de personnes. Nous avons une telle attente de progrès et voulons aller tellement vite et tellement loin que nous souhaitons être éveillés avant même d'avoir réalisé que nous sommes des êtres humains ! Mais l'éveil ou illumination a sa base dans le fait que nous sommes des êtres humains, et il ne peut survenir si l'on ne s'appuie pas sur les autres êtres autour de soi.
Si l'on croit que l'on deviendra quelqu'un d'autre, que l'on changera d'apparence, de coiffure, de pays, ou de nom, on se trompe. Toutes les pratiques sont simplement là pour nous rappeler que nous devons nous améliorer en tant qu'êtres humains et développer nos qualités humaines. Les vêtements que portent les moines et les pratiques religieuses que nous accomplissons sont un rappel constant de la nécessité d'être bon et de ne rien faire qui puisse nuire.
Vivre dans ce monde, prendre ses responsabilités à l'égard du monde, avoir conscience des besoins du monde et de la manière dont nous pouvons y pourvoir est la meilleure des pratiques. On n'a pas besoin d'être né au Tibet ou en Amérique pour cela, il suffit d'être ce que l'on est et de pratiquer. Et si l'on souhaite vraiment être éveillé et devenir un bouddha, la première chose à faire est d'aller vers le monde et de travailler avec lui. Mais cela ne signifie pas que l'on peut faire tout ce que l'on veut.
Quand on passe sa vie dans la pratique, on apprend à chaque fois que l'on en sort. Chaque matin au réveil, et chaque soir avant d'aller dormir, on pratique; entre les deux, on essaye de pratiquer autant que l'on peut. Mais si, en sortant de l'endroit où l'on pratique, on éprouve toujours de la colère, on ne peut toujours pas pardonner aux autres, on est toujours incapable de cultiver la tolérance et la compassion, je pense qu'aucun développement n'apparaît.
Toute pratique a pour but de nous transformer, de sorte qu'au lieu d'accomplir des choses négatives nous agissions positivement. Ainsi, par comparaison avec moi qui suis nonne, vous qui êtes dans le monde et travaillez dans le monde avez davantage de possibilités de parvenir à la sagesse que je n'en ai ! Vous avez plus d'occasions de pratiquer la patience, et la tolérance, et de pardonner aux êtres.
Pour développer ces qualités humaines, il n'est pas nécessaire de s'asseoir en méditation, ni de choisir un centre, ni d'aller dans un autre pays; cela peut se faire n'importe où et le mieux c'est au bureau. Personnellement, je trouve cela très difficile; j'ai donc choisi de devenir nonne car cela m'aide à me rappeler ! Les vœux que j'ai prononcés, les engagements que j'ai pris me rappellent qu'il faut que je sois bonne, qu'il faut que je développe les qualités humaines.
Je n'essaye pas de vous suggérer de devenir moine ou nonne pour y parvenir, mais je peux vous recommander de garder chez vous ou au bureau quelque chose qui vous serve de rappel, tout comme pour moi mes vœux et ma robe de nonne, et le meilleur rappel est votre cerveau.
Certains parlent du cerveau, d'autres disent le cœur, et nous, nous parlons d'esprit. L'esprit est le meilleur rappel. Et la sagesse, c'est de se souvenir de pratiquer ces qualités.
Cependant, comme nous vivons dans un monde très agité, nous travaillons du matin au soir et avons très peu de temps pour réfléchir.
C'est la raison pour laquelle instructions, textes, livres, maîtres et enseignements nous ont été donnés, afin de nous aider à nous souvenir d'utiliser cette sagesse en tous les moments de notre vie.
Il ne faut jamais oublier que les personnes qui nous ont transmis les enseignements étaient aussi des êtres humains, qui ont travaillé dur et de ce fait ont progressé jusqu'à parvenir à l'éveil. Ils ont atteint un niveau plus avancé que le nôtre et peuvent nous enseigner. Si nous travaillons suffisamment, nous pouvons arriver au même niveau. Nos chances sont identiques.
Les enseignements les plus profonds du bouddhisme parlent de l'union de deux qualités, la sagesse et la compassion. Sans ces deux qualités, il est impossible de s'ouvrir à la réalisation totale ou éveil. Ces deux qualités sont présentes en tout être humain depuis sa naissance. Si on réalise cela, on a alors l'opportunité de se servir de ces qualités au maximum de leur potentiel.
Pratiquer la compassion, ou la bonté ou l'amour ou la sympathie pour les autres - ce sont des subdivisions du même mot - pratiquer la générosité, c'est devenir de plus en plus conscient et attentif. J'ai vu de nombreuses personnes, qui voulaient pratiquer la compassion à l'égard de tous les êtres vivants, abandonner leurs responsabilités vis-à-vis de leur famille sous prétexte d'aller ailleurs pratiquer la compassion, oubliant que leurs proches font partie des êtres vivants.
On voit aussi des personnes qui pratiquent leur vie durant et veulent observer le pardon à l'égard du monde entier, mais qui ne réussissent pas à pardonner à quelqu'un qui leur est très proche. Il faut donc se rendre compte que si l'on veut pratiquer de façon positive, il faut le faire à un petit niveau, avec les gens qui nous sont proches et que l'on connaît, et non avec des personnes que l'on imagine.
Il faut pratiquer dans le but de parvenir à dépasser les obstacles que représentent l'ignorance, l'attachement et la colère. Ce sont les trois plus grands obstacles qui, de multiples manières, brûlent ou détruisent les bonnes qualités qui sont en nous. Si les "qualités négatives" sont plus fortes, elles recouvrent ces bonnes qualités de telle sorte que nous nous regardons comme de très mauvais êtres humains ne possédant aucune bonne qualité, ce qui est faux. Chez les uns,
certaines qualités sont plus fortes, chez d'autres ce sont de "mauvaisesqualités" qui l'emportent. En tant qu'être humain, on peut apprendre à équilibrer, même si l'on n'arrive pas à détruire totalement les aspects négatifs, et pratiquer les deux principes consistant à ne pas nuire à autrui et à venir en aide à tous.
Si l'on regarde de plus près ces "qualités négatives" d'ignorance, d'aversion, etc., on s'aperçoit qu'elles sont présentes en tous les êtres.
Très souvent, quand on se rend compte que ce sont les qualités négatives qu'il faut détruire et qu'il y a tout un tas de bonnes qualités qu'il faut posséder, on a tendance à penser que c'est le monde qui a besoin d'être changé, puisqu'on se considère soi-même comme quelqu'un de bien.
Toute religion aide surtout la personne elle-même. Il est en notre pouvoir de nous transformer, il est en notre pouvoir de nous contrôler en face des émotions négatives, et nous avons toute capacité de nous engager dans une pratique bénéfique. Mais il est très difficile de changer une autre personne. Il est plus sage que chacun travaille sur soi-même, avant d'espérer que les autres changent. Il est probable, lorsqu'on est capable de pratiquer de façon bénéfique, qu'on
réalise que la transformation extérieur que'l'on croyait nécessaire n'a plus de raison d'être.
Toute philosophie ou toute religion transmet de précieux enseignements, de très bons conseils, d'excellentes instructions. C'est à chacun de voir ce qui est source de progrès et de développement, de prendre cet aspect positif et de le pratiquer. Il est donc important, plutôt que d'avancer que l'on appartient à telle secte ou telle religion, de reconnaître quelles sont les bonnes qualités nécessaires, de les développer et de les appliquer. C'est de cette application dont nous avons le plus besoin dans le monde actuellement.
On dit qu'il faut étendre la bonté et la compassion à tous les êtres vivants, mais notre première responsabilité se situe vis-à-vis des êtres qui dépendent de nous et nous entourent. Au fur et à mesure qu'on développe ces qualités en soi et qu'on devient plus fort, le nombre d'êtres qu'on peut aider augmente jusqu'à englober tous les êtres de l'univers.
Il est bon de s'asseoir et de réfléchir, afin de voir jusqu'à quel point on est capable de pratiquer et de comprendre ces qualités humaines. On s'examine soigneusement - que l'on appelle cela prise de conscience ou méditation, il faut travailler dessus avec l'esprit afin d'établir si l'on est capable de pratiquer la compassion envers tout le monde, si l'on est capable de faire confiance à chacun, si l'on est capable de pardonner à tous. Si l'on parvient à faire cela, on est sur le
bon chemin, qu'on lui donne le nom de bouddhisme ou de n'importe quelle autre religion.
II n'est pas question de se trouver des excuses, de répondre que l'on n'a pas eu le temps de lire tel livre ou que l'on n'a pas la possibilité de pratiquer telle qualité. On ne peut pas dire que l'on est trop occupé pour montrer de la compassion, ni que l'on n'a pas le temps de pardonner. Ce sont des choses qu'on a le temps de faire à chaque instant de sa vie si l'on y est attentif et que. l'on travaille dessus. Dans la mesure où on prend le temps de respirer, dans la mesure où on prend le temps de voir les gens autour de soi et de les comprendre, on a le temps de pratiquer ces qualités.
Pratiquer ces qualités en vivant dans le monde, dans sa propre communauté, dans sa propre société, c'est cela la religion ou la pratique. Mais s'asseoir dans une grotte et fixer le néant ne peut provoquer cette prise de conscience tant que l'esprit ne s'aperçoit pas des nécessités des êtres vivants.
Si l'on parvient à pratiquer ces qualités dans la vie quotidienne, c'est excellent. Mais comme ce n'est pas facile, il faut un soutien. La plupart du temps, au début, on ne sait pas si l'on possède ou non ces qualités, si l'on nuit à autrui ou non, et pour cette raison il est bon de pratiquer la prise de conscience ou l'attention. C'est cela la méditation.
L'entendre dire n'est pas suffisant. On entend beaucoup de bonnes paroles mais on oublie ensuite d'y penser le plus souvent. Et même si l'on y pense, cela reste quelque chose de théorique que l'on ne met pasdu tout en application dans sa vie. On peut très bien écouter des enseignements pendant vingt ans pour, à la fin, dire : "Je n'ai pas assez de réalisation." Peut-être parce qu'on n'a pas mis ces qualités en application dans sa vie... Si on les met en pratique, un changement se produit obligatoirement et on s'ouvre peu à peu aux autres.
Il s'agit donc d'une pratique de chaque instant. Décider de développer la compassion pendant les deux prochaines années n'est pas forcément la bonne solution. Il faut commencer à pratiquer en considérant le moment présent : "Maintenant, je pardonne; maintenant, je manifeste de la compassion." Puis on passe à l'instant suivant et en pratiquant à chaque instant, petit à petit, être par être, un jour nous pourrons développer cela à plus grande échelle.
Il est bon de pratiquer la compassion chez soi tout d'abord. Si on développe un environnement familial serein et paisible, on peut étendre l'influence de cette harmonie aux voisins, puis au quartier, à la ville, au pays et ainsi de suite. Pour organiser la paix au niveau du monde, il faut commencer par sa propre demeure et sa propre personne.
Même si l'on aspire à l'éveil et à la réalisation, il convient de travailler dans le monde. On a ainsi la possibilité de développer les qualités d'un être humain; peu importe ce que l'on veut, ce qui est important c'est ce que l'on fait.
Cette possibilité s'offre à chacun. Ceux qui sont nés sous la forme humaine sont dotés de qualités qu'ils peuvent développer. Si l'on cherche à développer un centaine de qualités en une journée, ce sera difficile. Il vaut mieux commencer par reconnaître une bonne qualité et l'utiliser au maximum. Une fois qu'elle est stable et présente, on peut alors passer à une autre qualité et effectuer le même travail.
Pour développer ces qualités, il n'est pas nécessaire de faire exactement ce que je fais, comme il n'est pas nécessaire que je fasse exactement ce que vous faîtes. Nous sommes tous des êtres humains et chacun a son propre caractère. Il faut donc agir et travailler en fonction de son caractère, de ses préférences, de ses capacités, de sa force. Nous sommes tous des êtres humains, et de la même façon que nous voulons être heureux, nous voulons que tous les êtres humains le soient aussi. Ils n'ont pas envie de souffrir tout comme nous ne le souhaitons pas nous-mêmes. Il y aurait davantage de progrès et de paix en ce monde si chacun commençait par travailler sur lui-même et développait les qualités humaines fondées sur la sagesse. Si l'on s'imagine qu'un jour quelqu'un viendra nous apporter la paix et le bonheur, on risque d'être déçu.
La sagesse est là, présente en chacun de nous. Il s'agit juste de s'asseoir et de voir comment on peut travailler à la développer. Quand on a opéré cette prise de conscience, la sagesse est là.
Il s'agit d'un travail sur soi, d'un travail au niveau de sa propre sagesse comme j'ai dû travailler au niveau de la mienne. Et quand on travaille ensemble en se fondant sur la bonté de base qui consiste à aider tous les êtres vivants, ces efforts combinés apportent un résultat. Ce serait un leurre de croire qu'avec sa seule sagesse on a la capacité de changer le monde. Chaque individu à lui tout seul ne peut pas changer les choses, mais ensemble, en joignant votre sagesse à celle de chacun, il existe une véritable possibilité d'amélioration du monde.
Comment va-t-on trouver cette sagesse ? Dans des livres ? En écoutant des enregistrements ? En regardant des vidéo ? En écoutant des maîtres ? C'est à vous de choisir. C'est à vous de savoir si vous souhaitez méditer et atteindre la réalisation, si vous souhaitez développer et pratiquer l'attention. Mais dans tous les cas, il faut avoir conscience de la présence de cette sagesse en soi et travailler avec elle du fond du cœur.
Certains choisissent de développer cette sagesse en suivant la voie monastique et en devenant moine ou nonne, d'autres choisissent de se lancer dans l'activité et de travailler dans le monde. Ce qui estimportant, quel que soit le cheminement choisi, c'est de travailler sur cette sagesse en tant qu'être humain. Si l'on renie son appartenance à l'état humain et ses responsabilités à l'égard du monde, on ne peut devenir un bouddha et accéder à la réalisation car la base fait défaut. Il faut garder à l'esprit le but qui est que tous les êtres vivants connaissent le bonheur et soient libres de toute souffrance. On développe le souhait qu'un jour cela arrive vraiment.
La sagesse qui n'a pas pour but d'agir pour le bienfait de tous les êtres n'est pas la sagesse.

QUESTIONS / RÉPONSES


- Je voudrais savoir ce que l'on fait au niveau de l'action quand on a de l'amour-compassion et de la sagesse et que l'on a en face de soi des fusils. Que fait-on ?

- Lorsqu'on pointe un fusil sur vous, il est difficile de pratiquer la compassion. C'est la raison pour laquelle il est nécessaire d'avoir en même temps de la sagesse. Avec la sagesse, avec la conscience, il est peut-être possible de pardonner à la personne, il est peut-être possible de trouver le moyen de la calmer et de pacifier la situation. C'est cela qui pourra empêcher la personne qui est en face de vous de vous nuire. La compassion seule à ce moment-là est insuffisante et il est nécessaire d'avoir une bonne dose de sagesse.
La meilleure solution est certainement de ne pas attendre d'être face à un fusil pour pratiquer la sagesse et la compassion. Le mieux est d'apprendre dès maintenant à les développer de sorte que, le jour où l'on se retrouve dans une situation difficile, on est plus fort et plus
à même d'aborder cette situation.

- Par rapport à la situation actuelle où l'on voit que l'histoire a tendance à se répéter et où l'on assiste à des drames en direct, par l'intermédiaire de la télévision, que peut-on faire ? Je pense à la situation en Yougoslavie, par exemple.

- Dans ce cas, j'ai encore de l'espoir, car je sais qu'il y a des gens bons et qu'il y en a plus que de foncièrement mauvais. Et cela me laisse espérer qu'un jour le inonde retrouvera la raison. Jusque-là le plus sage est de travailler sur soi-même, d'apprendre à développer la
tolérance, la patience et le pardon. Si quelqu'un crée une situation négative et qu'on en fait autant de son côté, ce n'est pas une solution...

- Que pouvez-vous dire de la solitude ?

- La solitude vient d'une croyance. On naît seul et on meurt seul. Entre les deux, dans notre monde, on développe de l'attachement et on a le sentiment qu'on ne peut pas vivre seul. Mais un tel sentiment de solitude ne peut pas exister quand on développe de l'amour pour tous les êtres. S'il y a de l'attachement, ce n'est pas de l'amour.

- Le fait d'être moine ou nonne, ou d'être laïc, est-ce une chose écrite à l'avance, est-ce une prédestination ? Et, à ce moment-là, comment peut-on parler de liberté ?

- Il n'y a rien d'écrit à l'avance, il n'y a pas de prédestination. Nous sommes tous sur la même ligne, la course est ouverte ! C'est à celui qui travaillera le plus dur, en tant que laïc, moine ou nonne, ou peu importe. Chacun a les mêmes possibilités. Certains ont peut-être
plus de chance que d'autres parce qu'ils sont plus en rapport avec d'autres personnes et rencontrent davantage d'opportunités de travail et d'épanouissement des qualités, mais rien n'est écrit.

- Tout le monde a les mêmes possibilités, dites-vous. Faites-vous une différence justement entre les hommes et les femmes ? Les hommes et les femmes ont-ils les mêmes possibilités, le même chemin, le même rôle ?

- Non, il n'y a absolument aucune différence, il n'y a pas d'enseignement qui soit réservé aux hommes ou aux femmes, tout le monde a les mêmes possibilités, la même capacité d'aller vers l'épanouissement et l'éveil; cela est une certitude. Simplement, au niveau de la philosophie la plus avancée, on considère qu'il y a des types d'énergie masculin et féminin et que ces types d'énergie sont associés à certaines qualités. Par exemple, la compassion est associée à la mère, et la dimension de clarté est associée à l'énergie féminine. Mais cela ne veut pas dire que les hommes sont démunis de ces qualités, puisqu'on tant qu'êtres humains nous avons toutes les qualités, et en ce qui concerne la capacité de progresser et d'aller vers l'éveil, il n'y a pas de différence.

- // est peut-être plus difficile de pratiquer le non-attachement dans une société très matérialiste comme la nôtre que dans un pays comme l'Inde ?

- Non. Il faut pratiquer le non-attachement où que vous soyez, et on a plus de chances dans une société matérialiste d’avoir l’occasion de le pratiquer.
Le non-attachement est un acte qui n’es pas accompli par intérêt purement égoïste. Par contre,
tout acte basé sur votre seul intérêt, sur votre seul et unique profit, est de l'attachement. Mais le non-attachement ne signifie pas se désintéresser de tout et fuir le monde. Le non -attachement est une pratique que l'on doit apprendre à développer dans le monde, en étant avec les autres.

- J'ai noté les paroles d'un mystique chrétien qui dit : "J'offre mes souffrances pour ces âmes qui vont en enfer parce qu'il n'y a personne qui se sacrifie pour elles." Pourriez-vous me dire si vous comprenez cette notion et comment vous la comprenez ?

- Cela dépend de ce que l'on entend par enfer. J'aurais plutôt envie de parler de tous les êtres qui souffrent, parce que parler des êtres qui sont en enfer, c'est focaliser son attention sur un seul royaume, un univers spécifique, alors qu'il y a des êtres qui souffrent partout, qu'ils soient dans les états infernaux ou ailleurs. Là où il y a des êtres, il y a de la souffrance, et tant qu'il y a de la souffrance, il est absolument indispensable de faire quelque chose. Ce quelque chose viendra de l'intérieur de nous-mêmes : il faut regarder quelle est notre capacité à accomplir quelque chose pour eux, pour savoir en quoi on peut aider les êtres qui souffrent.

- Pour revenir à la notion d'amour-compassion et de sagesse, ne pourrait-on pas dire que la compassion est un chemin plus facile dans la mesure où l'on est entouré de gens qui souffrent et où l'on" peut donc sentir ce qu'est la compassion, alors que la sagesse est un ensemble de qualités qui représente une notion plus abstraite ?

- Qui reconnaît cette compassion ? Qui travaille sur cette compassion ? Qu'est-ce qui fait que cette compassion est là et qu'on la ressent peut-être plus que la sagesse ? C'est la sagesse elle-même. Si la compassion est véritable et honnête, la sagesse l'accompagne toujours. C'est la sagesse qui la rend honnête, c'est la sagesse qui la rend authentique, c'est la sagesse qui nous la fait ressentir en notre cœur.
Si c'est une compassion honnête et véritable, elle est indissociable de la sagesse.

- Ce travail que vous nous proposez pour le développement des qualités de notre être - compassion, amour et sagesse demande un lent et long travail sur nous-mêmes et auprès des autres. Croyez-vous qu'en une vie humaine on puisse y arriver ou pensez-vous que, dans des vies ultérieures, ce travail de perfectionnement pourra être repris et complété ?

- Cela peut être accompli en une vie. Mais cela ne nous empêche pas de souhaiter pouvoir le pratiquer pendant plusieurs vies. Cela dépend de chacun, de la capacité et de la ferme intention de chacun de travailler instant après instant sur ces qualités. L'important est de pratiquer aujourd'hui, maintenant, tout de suite. C'est donc possible en une vie, mais si l'on est inquiet et qu'on se dit qu'une vie risque d'être un peu courte, il y a beaucoup d'autres vies pour tenter sa chance !

- Comment peut-on développer ces qualités alors que la peur habite notre esprit ?

- Cette peur est un gros obstacle. Il y a beaucoup de personnes qui ont peur et n'ont pas confiance en elles-mêmes. Mais celui qui s'effraie, c'est nous-mêœe. Notre esprit est souple et si nous lui apprenons à être fort et à faire face aux situations, petit à petit cela devient possible. Si l'on a peur, on aura peut-être peur tout le temps, mais la seule personne qui peut changer"'cela, c'est nous-même. Et la solution consiste à devenir plus fort, à travailler sur cette peur en étant plus fort. Le fait que l'on soit trop tourné vers le futur est peut-être la cause de cette peur. Essayez d'être dans le présent, c'est un bon remède à la peur.


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