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Dharma
et accompagnement
Lama
Puntso
La
rencontre de l’expérience de l’accompagnement et du dharma
permet de trouver des moyens concrets pour faire de l’accompagnement
un chemin spirituel. Le texte qui suit rassemble les extraits
d’un entretien avec Lama Puntso expliquant les moyens concrets,
les pratiques de méditation que propose le dharma à
un bouddhiste qui accompagne :
Prendre
refuge
Le
premier moyen est, évidemment, la prise de refuge. A partir
du moment où l’accompagnant a pris refuge, son point de
repère n'est pas uniquement lui-même, mais également
l'éveil. Il sait qu'il peut s'abandonner au bouddha, au
dharma et à la sangha, et cet abandon lui donne une réelle
protection dans l'accompagnement. Pas qu'ayant pris refuge, tout
se passera bien d'office ; mais plutôt, le fait que
l’accompagnant fonde sa démarche sur la prise de refuge
donne à l’accompagnement une dimension spirituelle. Pour
un bouddhiste, accompagner n'est pas seulement une démarche
sociale, humanitaire ou humaine, c'est aussi une démarche
spirituelle. Le refuge donne dès le départ, une
dimension plus ultime à l'accompagnement. On n'accompagne
pas simplement pour aider une personne, on accompagne dans le
but d'atteindre l'éveil pour soi et pour l'autre. C'est
inscrit dès le commencement dans la démarche.
Les
deux bodhicitta
Le
deuxième moyen est le développement de la bodhicitta.
D'une part, la bodhicitta ultime, l’entraînement à
la vacuité, à percevoir que tout est illusoire,
interdépendant, projection de l'esprit. Ce n'est pas la
pratique principale, mais il est important de familiariser l’esprit
à cette dimension ultime (avant, pendant, et après
l'accompagnement). Elle est pratiquée sous la forme du
rappel : l’accompagnant se rappelle que les situations et
les êtres qu’il rencontre sont semblable à un rêve.
Cela permet de moins figer l'événement, de moins
s'identifier à ce qui se passe, d'être plus précis,
plus juste. La bodhicitta ultime n’est pas la pratique principale ;
elle constitue la base du développement de la bodhicitta
relative, la compassion. Si nous accompagnons quelqu'un, ce n'est
pas pour aider un individu uniquement, mais, c'est pour amener
tous les êtres à l'éveil. Cette dimension
est essentielle, "puissé-je accomplir le bienfait de tous
les êtres, puissé-je amener tous les êtres
au plein et parfait éveil". C’est cette motivation qui
va nous pousser à accompagner l'autre. Elle nous permet
d'ouvrir la situation, de ne pas enfermer l'autre dans la relation
d'aide. Trouver cet espace permet d’appréhender l'accompagnement
comme la cause de l'éveil, et d’aller au-delà d’une
aide temporaire.
Il
est essentiel d’établir cette motivation vaste. C'est ce
qu'on appelle la phase du fruit, c'est-à-dire que notre
but est de devenir capable d’établir tous les êtres
en l'éveil. Viens ensuite la phase de la cause : concrètement,
dans l'accompagnement d'une personne, avec les outils que j'ai,
avec ce que je suis, je crée les causes du but que je me
suis fixé : l’éveil. La bodhicitta n'est pas
simplement un outil pour l'accompagnement, c'est ce qui va le
structurer, c'est sur elle que l'accompagnement est fondé.
La
méditation
Les
deux bodhicittas, l'ultime et la relative, la sagesse et la compassion,
nous amène à un troisième moyen pour l’accompagnant :
la méditation. Par la méditation, nous prenons conscience
des émotions qui nous traversent dans la rencontre avec
l'autre, afin d’en faire quelque chose ; en tous cas, ni
les subir, ni les refouler. Apprendre à accueillir ses
émotions pour y remédier en les abandonnant,
en les amenant au chemin, en reconnaissant leur essence ;
il existe de nombreuses méthodes qui peuvent être
appliquées dans la méditation. En fait, le refuge
et les deux bodhicittas nous amènent naturellement à
être de plus en plus conscient de ce qui s'élève
en nous et de plus en plus détendu. Cela signifie qu'un
accompagnant qui pratique le dharma ne peut pas faire l'économie
de la méditation. Il passe du temps à s'asseoir,
et à regarder ce qu'il se passe en lui, de façon
à ce que pendant l'accompagnement, il soit à même
d'accueillir les émotions qui s'élèvent.
Dans
la démarche de l'accompagnant bouddhiste, il y a toujours
les deux bienfaits. En étant conscient de ce qui s’élève
en nous, de " qui " accompagne, nous accomplissons
notre propre bienfait. Aider l'autre, ne veut pas dire se nier
soi-même. Au contraire, plus nous sommes conscient de qui
l’on est, et plus nous sommes heureux, ce qui nous permet d’être
mieux présent à l'autre. Et plus nous accompagnons
l'autre, plus nous en ressentons un bienfait. Les deux bienfaits
sont intimement liés. L'un ne peut pas être nié
au profit de l'autre. Se sacrifier aux autres en se niant soi-même,
ce n'est pas juste, parce que, tôt ou tard, nous aboutissons
à un cul-de-sac émotionnel. Ne se préoccuper
que de soi, sans considérer les autres, renforcera la saisie
égoïste et l’insatisfaction. Les deux bienfaits sont
vraiment interdépendants.
C'est-à-dire qu'être conscient de notre souffrance
et de ses fonctionnements nous permet de mieux comprendre la souffrance
de l'autre, ce qui est la base de la compassion.
Tonglen
La
méditation de "prendre et donner", "tonglen" en tibétain,
est un autre moyen à la disposition de l’accompagnant.
Tonglen est fondé sur les deux bodhicittas ; il ne peut
se pratiquer que si nous avons une compréhension, même
grossière, de la bodhicitta ultime, de la dimension illusoire
des phénomènes. Tonglen est l’entraînement
à la bodhicitta relative, la compassion. Il s’agit de s’entraîner
à prendre sur soi la souffrance de l'autre, et de donner
notre bonheur. Cette méditation ne doit pas être
considérée avec un côté magique, où
nous prendrions effectivement la souffrance de l'autre et cela
aurait un effet immédiat sur lui. Ce n'est pas du tout
ça. Cette pratique a pour but, d'une part, de permettre
d'accumuler du mérite, d'autre part, de pointer les limites
de l'ego ; elle va générer des peurs, des inquiétudes
qui vont nous permettre de voir jusqu'où nous sommes capable
de lâcher prise, de ne pas nous laisser piéger par
la saisie égoïste. Dans le cadre de l’accompagnement,
elle permettra d'établir une relation sereine à
l'autre, et d'accueillir le silence. Il y a ces moments où
la personne ne dit rien ; dans le silence, la pratique de
tonglen permet d’établir une relation empreinte de compassion.
La sérénité est contagieuse, tout comme la
tension, et tonglen a pour but de dissiper la saisie égoïste,
donc par une maîtrise progressive de cette pratique, on
est de plus en plus serein, de plus en plus disponible, il y a
un réel lâcher-prise qui prend place, ce qui rend
notre présence beaucoup plus sereine et sécurisante,
et plus compassionnée.
Cette
pratique nous permet de lâcher-prise, ce qui nous rend plus
disponible à l’autre. En aucun cas on ne donne cet outil
à une personne en fin de vie qui ne serait pas préparée,
qui n'aurait pas tout le contexte bouddhiste de la bodhicitta
ultime et relative, du sens de cette méditation, du lâcher-prise.
Il est beaucoup plus juste de permettre à la personne de
finir sa vie sereinement, de pouvoir mener à terme les
éventuels deuils qu'elle aurait à faire avant de
mourir, plutôt que de lui donner des méthodes qui
ne feraient que l'embarrasser et seraient un obstacle au moment
de la mort.
Les
souhaits
La
force des souhaits est le quatrième moyens. Dans les soutras,
il est dit que tout phénomène naît d'une intention,
d'un état d'esprit. Nous pouvons utiliser cette intention
de façon à induire quelque chose. Les souhaits,
c'est émettre dans l'esprit une idée positive :
"puisse cet être mourir sereinement, puisse-t-il réaliser
l'éveil, puissent tous les êtres posséder
le bonheur et les causes du bonheur..." Ne jamais se focaliser
sur la personne mais penser "puisse cette personne et tous les
êtres réaliser l'éveil". Le souhait permet
de donner une suite dans une relation même s'il n'y a plus
de communication possible, et, en même temps, d'ouvrir la
relation à tous les êtres. Le souhait est une graine
plantée, et une fois plantée, elle ne nous appartient
plus. Une fois que le souhait est formulé, il mûrira
en fonction de notre mérite, des circonstances, du mérite
de l'autre personne. Et également, lorsque l’on fait des
souhaits, ce n'est pas "moi qui fais mon souhait", mais nous prenons
les Trois Joyaux, le lama, l'éveil à témoin ;
de plus, nous utilisons comme carburant le mérite, l'activité
bénéfique accumulés par tous les êtres,
comme support. C'est ainsi une graine beaucoup plus puissante
qui est plantée et qui mûrira en son temps, selon
les circonstances.
Le
souhait permet de donner une réponse, là où
il n'y en a plus. Il ne nous laisse pas démunis, mais le
but du souhait n'est pas de nous conforter face à notre
impuissance. Sa fonction est de créer des causes d'éveil
pour nous et pour les êtres.
Conclusion
La
bodhicitta n'est pas simplement une méthode pour élargir
l'esprit dans la relation, c'est un réel projet spirituel.
Tonglen n'est pas seulement une technique, il permet de remettre
en question en profondeur la saisie égoïste. Pour
l’accompagnant bouddhiste, l'accompagnement est une pratique spirituelle,
et dans ce sens-là, il n'y a pas de défaut à
grandir dans l'accompagnement. Il y a des personnes qui nous ont
dit, "quand j'accompagne, je culpabilise, parce que moi, j'ai
l'impression de progresser spirituellement, alors que l'autre
personne est en train de mourir. Je progresse sur le dos d'une
personne qui est en train de mourir." C'est important de ne pas
développer cette vision-là, parce que, dans l'accompagnement,
même si la personne est en train de mourir, nous sommes
pour elle une réelle aide. Dans ce processus, les deux
bienfaits sont accomplis et ils sont complémentaires, et
il n'y a pas à culpabiliser au sortir d'un accompagnement,
d'avoir eu l'impression de recevoir des cadeaux, de se sentir
grandi, de se voir progresser. Parce que c'est dans ce mouvement-là
que nous pouvons mieux accompagner l'autre.
Autrement
dit, ce n’est pas parce que nous accompagnons que nous prenons
pas refuge, développons l'esprit d'éveil etc. mais
c'est parce que nous prenons refuge, développons l'esprit
d'éveil, pratiquons la méditation et tonglen, que
nous pouvons accompagner en tant que bénévole bouddhiste.
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