Science de l'esprit  

Du deuil psychologique au deuil spirituel #2

Lama Puntso et Christophe Fauré

Conférence du 25 janvier 2005 à Paris, Maison de la Chimie

LP : Pour tout de suite poser le terrain, c'est que l'approche bouddhiste, en tout cas la façon dont nous allons l'aborder ce soir, ce n'est pas une approche centrée sur un problème ou une difficulté à résoudre, ce n'est pas quelque chose qui va vous donner des réponses immédiates, face à des difficultés que vous pouvez rencontrer, mais plutôt une approche qui permet de rassembler des causes, des circonstances, progressivement, afin de se libérer de ce qui génère les problèmes. C'est donc une approche à beaucoup plus long terme. C'est une approche qui est dans une visée à plus long terme et qui a pour propos, en fait, de se libérer ou dissiper les causes de la souffrance, quelque chose de plus fondamental, et finalement rassembler les ressources nécessaires pour transformer la souffrance. En fait, comme toute religion, le bouddhisme a une visée à long terme. Je crois que c'est important de le dire dès le début pour qu'il n'y ait pas, comme l'a dit Christophe au départ, de mélange entre les deux approches. Nous allons nous efforcer de faire des ponts, mais nous allons surtout éviter les mélanges.

CF : notre propos aujourd'hui est hyper ambitieux, faire du deuil psychologique un deuil spirituel, nous allons essayer néanmoins de vous faire part d'une réflexion, et c'est important que vous sachiez que cette réflexion est en cours, ce n'est pas quelque chose de réellement abouti, avec des choses posées définitivement, c'est vraiment un processus, une réflexion qui s'élabore et nous partageons avec vous des interrogations, et des choses que nous avons pu découvrir au fil du temps, mais c'est important de bien préciser que ce n'est pas une finalité. C'est une piste de réflexion.
Nous nous proposons d'aborder trois axes, qui donnent un petit peu comment va se décliner cette conférence. Le premier, c'est d'aborder le deuil psychologique et de voir en quoi il peut éventuellement, j'insiste bien sur "éventuellement" ouvrir à une possible dimension spirituelle, quelle qu'elle soit, là, en l'occurrence, nous avons un interlocuteur de tradition bouddhiste, mais n'importe quelle spiritualité peut être rencontrée au cours du processus du deuil, et pas nécessairement, c'est une possibilité. Nous avons donc pris ce parti pris-là.
Le deuxième axe qui sera développé c'est que lorsque nous regardons le chemin spirituel bouddhiste, nous nous rendons compte qu'il est aussi de l'ordre du deuil. Il y a quelque chose dans le chemin spirituel bouddhiste qui s'apparente à un chemin de deuil. Nous allons donc explorer cette dimension qui est "deuil spirituel". Et, dans un troisième axe, nous verrons quels sont les ponts entre ses deux approches et sans devenir bouddhiste, ce n'est pas le propos de convertir qui que ce soit au bouddhisme tibétain, c'est de voir comment le deuil psychologique peut être traité, inspiré par des outils, des pistes de réflexion inspirées par la spiritualité bouddhiste tibétaine.
Un point important, il y a peut être parmi vous des personnes en deuil récent, qui ont perdu un proche récemment, c'est important de bien situer où vous pouvez mettre vos attentes par rapport à ce que vous pouvez retirer de ce que nous allons partager aujourd'hui, c'est important de ne pas avoir d'attente et de ne pas se dire je viens chercher quelque chose, des recettes, qui vont apaiser ma souffrance maintenant. Ce n'est pas cela, vous risquez d'être déçu, notre propos est de voir comment la maturation du chemin de deuil, non pas dans les premiers mois, dans les premières années, mais après tout un temps de réflexion et de brassage intérieur par la souffrance que génère la perte de quelqu'un qu'on aime, comment peut s'élaborer une réflexion autour de la spiritualité quelle qu'elle soit, en l'occurrence, là, il s'agit de la spiritualité bouddhiste. C'est important de ne pas vous tromper et de ne pas être déçu s'il n'y a pas des outils qui seront donnés pour dire comment je peux enlever la souffrance de maintenant. J'ai perdu mon enfant il y a six mois, il y a un an, et je veux sortir de cette souffrance. J'ai perdu mon compagnon, j'ai perdu ma mère, mon père, il y a peu de temps, et comment je peux faire, comment la spiritualité peut venir me sauver de cela. Ce n'est pas le propos, c'est important de pointer que nous avons l'intention d'apporter une réflexion beaucoup plus dans le fond et là encore sur un thème.

Pour commencer, je prends la parole pour aborder brièvement, somme toute, le deuil psychologique. De quoi parlons-nous exactement, pour bien situer notre propos lorsque nous parlons du deuil psychologique au deuil spirituel, qui est l'intitulé de notre conférence. Nous allons nous focaliser sur le processus de deuil après la perte d'un proche. Nous savons bien que le processus de deuil se met en route dès qu'il y a une perte significative, cela peut être la perte d'un emploi avec le chômage, la perte d'un idéal, d'autres pertes symboliques, mais là nous allons nous focaliser sur la perte d'un proche, qui est un cataclysme qui projette vraiment dans un monde que nous ne connaissions pas et que nous découvrons d'instant en instant. Nous pouvons assimiler le processus de deuil à un processus de cicatrisation. Si vous avez un accident et que vous vous casser le bras, ou bien une autre blessure, il y a naturellement dans notre corps, toutes les ressources pour générer une cicatrisation, un processus qui va reconstituer les cellules, les tissus, et progressivement, ce processus de cicatrisation va se mettre en place. Il est naturel, prévisible, incontournable et nous ne pouvons pas faire l'économie de ce processus qui se met en place, qu'on le veuille ou non, qu'on le désire ou non. Néanmoins, il y a une décision que nous pouvons prendre lorsque nous sommes exposés à cette violence de la perte d'un proche, c'est d'accompagner cette souffrance. Qu'est-ce que je peux mettre en oeuvre pour rendre ce processus de cicatrisation le plus harmonieux, le moins douloureux, avec le moins de complications possibles. Et cette décision d'accompagner le processus de cicatrisation, c'est le travail de deuil. Donc, processus de deuil qui se fait qu'on le veuille ou non, et travail de deuil, décision d'accompagner du mieux qu'on peut, avec les moyens que nous avons, les ressources intérieures et extérieures pour accompagner ce processus de cicatrisation. Cette décision est de la responsabilité de chacun, on ne peut pas nous forcer à nous engager dans un travail de deuil, si pleins de conditions, intérieures ou extérieures, rendent cela difficile pour le moment. Cicatrisation, processus, et travail de deuil.
Pour ceux qui ne connaissent pas bien le processus de deuil, je vais essayer de le clarifier. Que se passe-t-il ? Nous pouvons le diviser en quatre grandes étapes, qui sont des étapes incontournables, ce ne sont pas des choses que l'on décide de mettre en place, ça se passe, comme un cicatrisation se passe qu'on le veuille ou non.

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